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Les hotspots migratoires européens : naissance de la militarisation des flux humains

Dernière mise à jour : 21 avr.

De tout temps la planète a été un espace de migrations humaines. Alors que 60% des flux migratoires s'effectuent au sein de régions similaires (nord-nord, sud-sud), « les pays du Nord vivent de plus en plus ces mouvements comme une menace, ce qui les conduit à mettre en œuvre des politiques toujours plus insensées et mortifères pour les freiner. Les parcours d’exil se heurtent ainsi toujours davantage aux barrières – matérielles comme immatérielles – et aux violences qui s’y déploient. » ❷. Cette sécurisation de l'extrême est possible par l'utilisation des nouvelles technologies qui catégorisent les corps tout en oubliant l'humain, grâce aux hotspots migratoires européens.



La une de libération intitulée "Europe on ferme"
Couverture du journal Libération du 28 juin 2018.

La technologie au cœur de la militarisation de la frontière 


Mis en place en 1995, l’espace Schengen désigne « un espace de libre circulation pour les Européens, accompagné d’une politique de contrôle de la frontière extérieure de l’UE » . À la suite de l’application des accords de Schengen par les pays du Sud de l’Europe, une augmentation considérable des tentatives de passages irréguliers sont apparues. En quelques années, les groupes de passeurs ont développé une véritable marchandisation organisée et lucrative, permettant contre rémunération le transit des migrants illégaux, vers les territoires européens. À ce titre, la Commission Européenne affirme qu'entre 2021 et 2025 « le trafic de migrants est devenue une activité lucrative pour les réseaux criminels, dont le chiffre d'affaires annuel est estimé à plusieurs milliards d'euros à l'échelle mondiale » .


En réponse, les pays européens se sont engagés dans une course effrénée à la militarisation de la frontière : mise en place d’obstacles (barrières et systèmes de détection de contrôle), patrouilles navales nationales et opérations militaires. Enfin, depuis la première décennie du XXIe siècle, les autorités ont opté pour l’utilisation des nouvelles technologies. À l’image du Système intégré de surveillance extérieure (SIVE) doté de stations armées de radars fixes et mobiles, de caméras de vision nocturne et de systèmes satellitaires, installés sur la rive nord du détroit de Gibraltar.


À travers ces dispositifs de contrôles, nous observons la mise en place d’une stratégie de police à distance et un déplacement de la frontière européenne vers le sud, illustrant la tentative d’inscrire une politique d’externalisation offshore en Méditerranée. En ce sens, le propos de Roberto Calarco, Docteur en sociologique à la Sorbonne, illustre les enjeux de cette politique d’externalisation :


Les contrôles d’identité, seraient toujours plus dynamiques et atemporels jusqu’à devenir

complètement délocalisés, et grâce à l’exploitation de l’outil technologique, se produirait une

frontière qui serait « partout ». Le contrôle frontalier semblerait être de plus en plus attaché aux corps humains et par conséquence détaché du territoire.❼



sécurisation des frontières européenne par les hotspots migratoires européens


Installation/performance de Aram Bartholl. Un camion militaire entouré de militaires.
(fig.1) Aram Bartholl, WannaCry (Weeping Angels), installation/performance, 2017, Biennale de Venise (tapis imprimé, pneus, acier, bois, miroir, chargeur de téléphone, quatre forces de l’ordre, 14 × 8 × 2 m). © Aram Bartholl

Aram Bartholl, est l’un des rares artistes à dénoncer ce système excluant de fait les fondements des droits de l’homme et de la vie privée. À travers son oeuvre WannaCry (Weeping Angels) présente à la Biennale de Venise en 2017, l’artiste dénonce la volonté du gouvernement allemand de renforcer le contrôle des (im)migrants en autorisant la récupération complète des données numériques (mobiles, réseaux sociaux). Sur

un grand tapis (fig.1), sont imprimés environ trois milles sociétés de marketing, opérateurs internet et mobile travaillant avec les autorités, et leur vendant les données utilisateurs. À côté d’une voiture de police recouverte de miroir, des agents de sécurités effectuent des patrouilles et arrêtent le public en leur demandant l’accès à leur téléphone et à leurs réseaux sociaux (fig.2). Derrière le prétexte sécuritaire, se cache en réalité une véritable collecte de données. Par la mise en situation du public, l’oeuvre interroge cette surveillance et ce contrôle sans cesse croissants en territoire migratoire, que l’on qualifie « d’approche hotspot ».


Installation/performance de Aram Bartholl. Les militaires demandent les données mobiles du public
(fig.2) Aram Bartholl, WannaCry (Weeping Angels), installation/performance, 2017, Biennale de Venise (tapis imprimé, pneus, acier, bois, miroir, chargeur de téléphone, quatre forces de l’ordre, 14 × 8 × 2 m). © Aram Bartholl

Développée en 2015 par l’Union européenne, « l’approche hotspot » a été remplacé en 2024 par « le pacte européen sur la migration et l’asile » . Il met en lumière les différentes formes que peut prendre la collaboration entre politique d’externalisation et nouvelles technologies. Officiellement, cette approche vise à « apporter une assistance immédiate aux États-membres exposés en première ligne, à des pressions migratoires disproportionnées aux frontières extérieures de l’Union européenne » ❾. Dans un délai de soixante-douze heures après l’arrivée des migrants — exilés et réfugiés — se déroulent les opérations de screening (recherche de nationalité, analyse du degré de vulnérabilité, etc.) et didentification, qui aboutissent à une catégorisation des individus, dans le but de contrôler, classer et renvoyer. Et ceci « en systématisant le relevé des empreintes digitales et leur enregistrement dans les bases de données européennes […] » ❶⓿. En réalité, les technologies contribuent de plus en plus à étiqueter les corps selon trois catégories principales : les Trusted Voyagers (les bons réfugiés), les Unwanted (les mauvais migrants) et les Suspects (Broeders et Dijstelbloem, 2015).



les hotspots migratoires européens, une approche par la catégorisation du corps humain


Nous comprenons que le corps humain est la cible de ces nouvelles techniques, qui sont censées y extraire des informations, dans le but de contribuer au processus de classement de la population, en fonction de nouvelles catégories créées par l’exploitation de l’outil technique. La formation de ce champ transnational d’insécurité est caractérisée par le développement de nouvelles modalités de contrôle des individus, qui s’appuient à la fois sur des nouvelles technologies basées sur l’outil biométrique comme les empreintes digitales, le scanner de l’iris et le détecteur de comportements ; mais aussi sur l’interconnexion de base de données accessibles aux agences européennes et aux pays signataires des accords de Schengen. Pour preuve, le Biometric Matching System (BMS) de la Commission européenne, associant les données biométriques et alphanumériques stockés dans ces bases de données, permettent à long terme d’effectuer une surveillance d’un nouveau genre : délocalisée, dynamique et atemporelle (Ceyhan, 2006).


À noter que nous sommes également témoins d’un isolement de ces populations au sein de camps « de mise à l’écart des étrangers », souvent gérés par le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) ou les États. Ces endroits de zones grises sont des lieux de confinement, des espaces d’exception, où les droits sont partiellement ou totalement suspendus. Ce sont également des lieux de fixation humaine et sociale. « Ces ilots démographiques devenant pour certains des villes de plusieurs milliers d’habitants, restent maintenus sous perfusion des ravitaillements, des convois et de la gouvernance du HCR. »❶❶ Prenons le cas de l’île grecque de Lesbos, le centre installé dans la commune de Moria, qui se situe sur une ancienne zone militaire, et qui est composée de « préfabriqués encadrés de grillages, de barbelés et de guérites ». Il s’agit d’une véritable prison à ciel ouvert, exemple de ce nouveau type de « spectacle de la frontière » (Paolo Cuttitta, 2012).


A travers cette approche sécuritaire, les corps sont devenus l'élément clé de traçabilité, au détriment des humains qui les habitent ; ainsi que leurs émotions et leur âme. C'est dans ce contexte que So Com' a décidé de porter la voix d'un exilé politique Iranien, à travers le prochain article intitulé « Témoignage d'un exilé politique iranien : Jamshid Golmakani », afin d'écouter le récit d'un fils, mari et père, ayant subit toutes les étapes migratoire.





SOLENN TENIER



❶ Arnaud Banos et al., « Lorsque le contrôle des migrations prend le pas sur la sauvegarde de la vie en mer », Criminologie 5, no no  2 (2024): 27‑55.

❷ Equipe B.Corson, « La spirale mortifère de la militarisation des frontières », Politis, 17 juillet 2022.

❸ Évelyne Ritain, « Blessures de frontière en Méditerranée » [En ligne]. Cultures & Conflits, n° 99‑100 (2015): 11‑24.

❹ « Trafic de Migrants », Commission Européenne, 18 octobre 2024.

❺ Karim Serraj, « Immigration: La Forteresse Europe »,  Babelmed, 2 octobre 2008.

❻ Daphnée Breytenbach, « L’externalisation des frontières : enjeux et perspectives », CCFD-Terre Solidaire, 27 janvier 2025.

❼ Lors de l’école d’été Migrations et mondialisation. Au-delà des crises migratoires, qui s’est déroulée en juillet 2017, à Poitiers, nous avons mené une réflexion de fond sur les enjeux des migrations à l’époque contemporaine, en abordant les notions de « crises migratoires, frontières internationales, crise des droits de l’homme, politique migratoire, santé et frontière ». Lors de la première journée, alors que nous débutions la présentation de notre thèse, Roberto Calarco — doctorant à l’école doctorale Nasp (Network for the advancement of social and political studies) à l’Université de Milan — à exposer son sujet : « l’approche des hotspots : politique de frontière à distance et création d’une zone de contention des flux migratoires aux extrémités territoriales en Europe. Le cas de la Sicile. » L’utilisation du terme « hotspot » dans le cadre d’une politique frontalière européenne, et non plus dans le cadre des NTIC, a attiré mon attention.

❾ « Approche des hotspots pour gérer des afflux migratoires exceptionnels », Commission Européenne. [Hors ligne].

❶⓿ Louise Tassin, « Le mirage des hotspots » [En ligne]. Savoir/Agir, n°36 (7 juillet 2016): 39‑45.

❶❶ Frédéric Piantoni et Clotilde Bonfiglioli. « Migrations et frontières en Europe. Le mythe de la fermeture ». In Frontières, Presses universitaires de Bordeaux., 163‑81, 2017.

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